Save cinemas in Marocco

Switch to desktop Register Login

15 Juil

« Persepolis » déprogrammé en loucedé d’un festival au Maroc Spécial

Évaluer cet élément
(0 Votes)

Sans explication, la Cinémathèque de Tanger a supprimé d’un festival le film de Marjane Satrapi, qui avait reçu l’aval de la censure marocaine.

Au Maroc, depuis l’arrivée au gouvernement d’Abdelilah Benkirane, et du parti islamiste gouvernemental Justice et développement (PJD), tout le monde est attentif aux signes.

Et la déprogrammation en catimini de « Persepolis », film franco-iranien de Marjane Satrapi, à la Cinémathèque de Tanger n’est pas un bon signe pour la vie culturelle marocaine.

Depuis le 2 juin, la Cinémathèque de Tanger accueille un festival de qualité : les 25 ans de la Fondation Groupama Gan pour le cinéma. La programmation est belle, et rassemble 28 métrages du monde entier.

De « Louise Wimmer » à « La Captive du désert », tous sont lauréats de la Fondation Groupama Gan pour le cinéma, qui soutient six premiers longs-métrages par an.

En avril, au moment de boucler la liste des films, « Persepolis » fait l’unanimité, raconte Gilles Duval de la Fondation Gan Groupama, qui établit la programmation avec la Cinémathèque : il est « jeune public », emblématique de l’année 2007 et a déjà été programmé au Festival de Marrakech sans encombre quatre ans plus tôt.

La Cinémathèque envisage d’inviter Marjane Satrapi. Trois projections sont prévues pour son film : les 7, 11 et 15 juillet.

La censure marocaine donne son accord

Jusque-là, tout roule. La copie 35 mm du film est envoyée début juin par le distributeur Diaphana par la valise diplomatique.

Elle est soumise au Centre cinématographique marocain (CCM) – équivalent du CNC français –, qui délivre les visas d’exploitation et détient donc le pouvoir de censurer les films.

Comme il l’avait fait en 2007, le CCM délivre le visa culturel d’exploitation courant juin à « Persepolis ».

Le film est l’une des têtes d’affiche du festival. Le dessin de la petite Marjane en manifestante est imprimé en 3 500 exemplaires en couverture du catalogue officiel de la Cinémathèque, distribué dans tout Tanger.

Déprogrammation en catimini

Mais le 7 juillet, quand vient l’heure de la première projection du film, pas de « Persepolis ».

Déprogrammé sans la moindre explication, le long-métrage est remplacé en catimini par « Séminaire du manifeste des voleurs » et « Une vie de chat ».

Le film disparaît aussi du site internet de la Cinémathèque de Tanger – même si Google continue à le référencer. Les comptes Twitter et Facebook, pourtant loquaces sur l’actualité quotidienne du festival, ne mentionnent pas ce changement soudain de programmation.

Le mutisme de la Cinémathèque

Le silence qui entoure la déprogrammation a de quoi surprendre. Surtout venant d’un endroit comme la Cinémathèque.

Dirigée par la photographe franco-marocaine Yto barrada, l’association s’est construite depuis 2007 autour d’une image d’indépendance. Elle a revendiqué très fort son absence de financements publics. L’épisode « Persepolis » écorne sérieusement son image.

Yto Barrada n’a pas donné suite aux sollicitations de Rue89. Contactée au téléphone, Léa Morin, directrice de la Cinémathèque de Tanger, a refusé de nous répondre, prétextant « une réunion à l’extérieur ».

La Cinémathèque se cache aujourd’hui derrière la promesse d’un communiqué de presse à venir prochainement, sans en préciser la date.

Satrapi : « J’ai l’habitude d’être censurée »

Contactée au téléphone, Marjane Satrapi est aussi synthétique que son film a fait couler d’encre à travers le monde :

« J’ai l’habitude d’être censurée, attaquée, déprogrammée... »

Mais pour le gouvernement marocain, officiellement, pas question de censurer un film comme « Persepolis ».

« Pour le CCM, il n’y a pas de problème au niveau de l’autorisation. En 2007, le film est passé au Festival de Marrakech », répète son directeur, Noureddine Saïl.

Il dément formellement toute pression officieuse qu’aurait pu faire le CCM sur la Cinémathèque de Tanger. Avec ou sans pressions, celle-ci a donc préféré s’autocensurer.

Une deuxième déprogrammation

Et la déprogrammation de « Persepolis » en cache une autre : celle du film « Sharqiya », programmé en ouverture du même festival.

Ce long-métrage du cinéaste israélien Ami Livne raconte l’histoire de trois jeunes Bédouins installés dans le sud d’Israël, auxquels les autorités imposent un ordre d’expropriation.

Le film, qui a fait sensation au dernier Festival de Cannes, a provoqué du grabuge à Tanger. Il a été déprogrammé par la Cinémathèque suite aux pressions de « militants de BDS Maroc (Boycott, désinvestissement et sanctions), la représentation locale d’une organisation internationale appelant à exercer des pressions économiques, académiques, politiques et culturelles sur l’Etat d’Israël », rapporte le site marocain indépendant Demain Online.

Au vu de l’agitation, le CCM a demandé à revoir le film, mais n’a rien trouvé à y redire. Il a pourtant été déprogrammé par la Cinémathèque. Nourredine Sail du CCM :

« Si quatre ou cinq allumés peuvent manifester devant une salle et faire peur à la dame du guichet, je n’y suis pour rien. »

Il verrait plutôt dans ce cas manifeste d’autocensure de la Cinémathèque « un principe de précaution ».

L’expression revient chez Gilles Duval, délégué général de la Fondation Gan Groupama :

« Je pense que ce n’est pas de l’autocensure, mais un principe de précaution. Ce sont des lieux de diffusion fragiles et personne n’a intérêt à voir ce lieu remis en cause, dans sa programmation ou dans son existence, même sur la base d’un seul film, aussi beau soit-il. »

« Le Maroc n’est pas la Tunisie »

Cyriac Auriol, producteur français et cofondateur de la Cinémathèque de Tanger, a participé à la programmation :

« Pour nous, programmer “ Persepolis ” n’était pas un geste militant ni provocateur mais la volonté d’envoyer un signal de normalité. Un signal discret, mais que les gens intéressés sauraient voir, que le Maroc n’est pas la Tunisie et que nous ne vivons pas dans un pays soumis à la censure. »

« Principe de précaution », « signal de normalité »… A Tanger, l’exemple de la Tunisie est dans tous les esprits.

Après la Tunisie, le « symbole » « Persepolis »

Le 3 mai dernier, le patron de la grande chaîne de télévision tunisienne Nessma a été condamné pour « atteinte au sacré », suite à la diffusion de « Persepolis » sur sa chaîne.

La Tunisie est alors en pleine campagne électorale et le siège de la chaîne est attaqué par des salafistes, qui tentent d’incendier le domicile du PDG de la chaîne, Nabil Karoui. Malgré ses excuses publiques, celui-ci est astreint au paiement d’une amende de 2 400 dinars (1 200 euros environ).

Mais pour le CCM, il n’y a jamais eu le moindre risque à programmer « Persepolis » au Maroc. Cyriac Auriol évoque « une bourde » :

« La Cinémathèque n’a sans doute pas pris la mesure de ce qu’elle représentait et de ses responsabilités. »

En attendant, cette déprogrammation en loucedé envoie l’un des pires signaux qui soient pour la vie culturelle marocaine.

« Crispation autour du monde de la culture »

D’autant qu’elle fait suite à une série d’événements récents qui agitent la culture marocaine.

En avril dernier, par exemple, la diffusion sur une chaîne publique d’un documentaire sur l’exil des juifs marocains vers Israël fait scandale dans les milieux islamistes. Certains députés du PJD accusent le réalisateur de « sionisme ».

Tout récemment, la représentation de l’adaptation marocaine des « Monologues du vagin » d’Eve Ensler déclenche les foudres d’un imam radical qui appelle au meurtre d’un journaliste et relance de fait le débat sur la liberté sexuelle.

Pour le réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch (« Whatever Lola wants », « Les Chevaux de Dieu »), le Maroc reste un pays où « il y a plutôt une grande liberté d’expression », mais :

« Il y a des lignes de front qui sont en train d’émerger maintenant que le PJD est au pouvoir. On a entendu des députés islamistes appeler de leurs vœux à un “art propre”, à “un cinéma familial”, “consensuel”.

Certaines pièces de théâtre montrant des actrices un peu dénudées suscitent des réactions.

Il y a une crispation autour du monde de la culture. L’arrivée du PJD a eu l’effet de libérer toute une frange conservatrice qui ne s’exprimait pas avant. Et ceux qui ont toujours défendu la liberté d’expression se rendent compte aujourd’hui qu’il faut se battre. On voit même émerger chez certains artistes une véritable volonté de provoquer. »

Réservé sur l’épisode de la Cinémathèque – « Ce sont des amis » –, il s’abstient de tout jugement, n’ayant pas eu connaissance de la déprogrammation avant notre appel. Il conclut, précautionneusement :

« Ce qui est sûr, c’est que nous, artistes, ne pouvons pas défendre les films à leur place. »

source Rue 89, Par Aurélie Champagne

Connectez-vous pour commenter

Copyright by Save cinemas in Marocco. All rights reserved.

Top Desktop version