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30 Jan

La fragile mémoire du cinéma numérique

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Face à la dématérialisation des œuvres, les professionnels du 7e  art s'inquiètent de la conservation, sur le long terme, des films d'aujourd'hui et d'hier. Enquête.

Une page historique s’est tournée. Un siècle après son invention, le cinéma connaît, depuis quelques années, l’une de ses révolutions les plus profondes. Le passage du muet au parlant au début des années 1930, puis du noir et blanc à la couleur dans les années 1950-1960, en avait modifié les codes esthétiques. 

Comme dans beaucoup d’autres domaines, l’arrivée de la technologie numérique a considérablement ouvert le champ du possible (effets spéciaux, projections en 3D…) mais suscite aussi des remises en cause fondamentales, fait apparaître des fragilités insoupçonnées. Prise dans le mouvement général, l’industrie du cinéma repose désormais sur une activité très largement dématérialisée. Plus de pellicules 35 mm ni de bobines de films, mais des dizaines de millions d’octets nichés dans de très puissants disques durs et autres serveurs informatiques. 

La récente mise en liquidation judiciaire du groupe Quinta Industries, impliquant la fermeture de plusieurs filiales intervenant sur des tâches techniques de la fabrication des films (la postproduction), a attiré l’attention sur l’extrême volatilité des données ainsi stockées. Il y a quinze jours, avant qu’une réunion de crise ne rassemble tous les acteurs concernés, le président de la Fédération des industries techniques du cinéma s’alarmait du fait que la possible saisie du matériel informatique de ces laboratoires mettait en danger l’existence d’une soixantaine de films encore en cours d’élaboration, pour des montants d’investissement de plusieurs centaines de millions d’euros…

Elles n’ont pas démérité, ces vieilles bobines de films apparemment si périssables, traquées comme des trésors par des archivistes opiniâtres, à l’exemple d’Henri Langlois (1914-1977), âme de la Cinémathèque française, qui comprit très tôt la valeur patrimoniale du 7e  art. Échauffement, déformation, cassure, rayure, sans parler du caractère hautement inflammable de certains supports anciens : les outrages du temps furent nombreux, que l’avènement de l’ère numérique a justement permis de gommer en facilitant les opérations de restauration des œuvres (lire aussi :   Le numérique offre une nouvelle vie au patrimoine cinématographique). 

Mais les films tournés aujourd’hui ne transitent plus sur ces supports. Caméra, prise de son, mixage, montage, effets spéciaux… Ce mélange d’images animées, de bruits, de paroles et de musique qui fait un film est aujourd’hui contenu dans de gros disques durs, et peut transiter par des réseaux haut débit. En juin 2012, le plan d’équipement numérique des salles sera lui aussi achevé. Fin d’une époque.

Cette dématérialisation expose l’univers du 7e  art, aujourd’hui plus que jamais, à la question de la conservation des œuvres. Non pour les cinq ou dix ans à venir, mais à l’horizon du siècle… Même si énormément de films pionniers, tournés entre 1895 et 1914, ont été perdus, beaucoup constituent encore un patrimoine inestimable. En revanche, on est en droit de se demander ce qui restera réellement du cinéma d’aujourd’hui en 2112…

La question est si prégnante qu’elle a fait l’objet d’un colloque international, en octobre dernier à Paris, qui s’intitulait : « Révolution numérique, et si le cinéma perdait la mémoire ? » En introduction au travail des tables rondes, Éric Garandeau, président du Centre national du cinéma (CNC), usait de cette image singulièrement parlante : « Durée des inscriptions dans la pierre : dix mille ans. Durée des inscriptions sur le papier : mille ans. Durée des inscriptions sur un film : cent ans. Durée des inscriptions sur un disque dur : dix ans. 

Autrement dit, plus nous accumulons de données sur le monde et sur nous-mêmes, plus ces données sont périssables. Les peintres de Chauvet et Lascaux nous parlent à travers plus de trente mille ans d’Histoire ; nous ne serons entendus et vus, peut-être, que par nos arrière-petits-enfants. »

Problème vertigineux, que les acteurs de la filière cinéma, des artistes aux techniciens, commencent seulement à envisager. « Il y a beaucoup de pédagogie à faire, reconnaît Laurent Cormier, directeur du patrimoine cinématographique au CNC. Pourtant, nous sommes déjà confrontés à des difficultés. Des cas de pertes de données, d’incompatibilité de formats ont été signalés. »

C’est que, contrairement à une idée reçue, le stockage de données numériques est beaucoup moins sûr qu’il n’y paraît. « À ce jour, il n’existe pas de solution suffisamment stable, constate Laurent Cormier. Nous avons devant nous une période d’incertitude de dix à quinze ans, avant que d’autres techniques n’émergent. »

Mandatés par le CNC, deux experts, René Broca et Étienne Traisnel, ont rendu en juin une étude passant en revue les avantages et inconvénients des supports, prenant aussi en compte le coût associé à chaque technologie. Pour garantir un minimum de fiabilité, le disque dur doit être dupliqué non pas une, mais trois ou quatre fois, et rester alimenté en permanence. Les cassettes magnétiques (LTO) posent des problèmes de compatibilité entre générations et exigent des lecteurs-enregistreurs adaptés. Les disques à lecture optique (CD, DVD, Blu-ray), généralisés dans le commerce mais produits rapidement, en grandes quantités et de manière « inhomogène », ne présentent pas de garanties suffisantes sur le long terme… 

Plusieurs de ces techniques exigent par ailleurs des « migrations régulières » pour tenir compte de l’évolution des formats, de la disparition de certains appareils de lecture ou du risque de dégradation physique du support. Si bien que la conservation d’œuvres sur le long terme, exigeant contrôles et interventions régulières, devient une activité à part entière, dans laquelle se spécialisent certaines sociétés.

Ces solutions n’offrent pas une sécurité parfaite. En attendant que d’autres supports émergent réellement – par exemple, la gravure sur disque de verre, actuellement en expérimentation –, les spécialistes estiment que le meilleur support reste – quelle ironie ! – la traditionnelle bobine, sur laquelle on peut transférer les films tournés numériquement. Maintenue en un lieu à la température et à l’hygrométrie contrôlées, celle-ci peut aujourd’hui largement tenir cent ans, voire beaucoup plus, si l’on prend soin de séparer les trois couleurs primaires sur des bandes différentes.

C’est la solution – toutefois coûteuse – pour laquelle ont opté les grands studios américains. La France y vient lentement. Une procédure de double dépôt légal est ainsi à l’étude, obligeant les ayants droit d’œuvres cinématographiques à déposer un élément numérique (à des fins de consultation) et un « retour sur film », dans une logique de conservation. La mémoire est à ce prix.


 

DES PLANS DE RESTAURATION EN COURS

Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) a lancé il y a quelques mois un grand inventaire de bobines,  dont beaucoup sont en dépôt dans les labos techniques. Chez Éclair, par exemple, il y aurait 1,5 million boîtes de pellicules.

Selon les termes d’un accord-cadre signé en mai dernier entre l’État et les principaux propriétaires de catalogues d’œuvres cinématographiques, 1 500 films devaient être numérisés chaque année  dans le but de réexploiter ces œuvres sur tous les supports de diffusion. L’État devait apporter 50 millions d’euros, soit 70 % des coûts externes, et les détenteurs de catalogues 30 %, les recettes étant partagées dans des modalités définies par l’accord-cadre. Un plan qui a pris du retard puisque, à ce jour, seuls deux dossiers ont été déposés. Il s’agit des deux plus gros catalogues de films français, soit 350 longs métrages. Un accord final doit être signé à la mi-janvier.

Un second plan piloté par le Centre national du Cinéma, également doté de 50 millions d’euros, se concentrera sur des films pour lesquels il n’y a pas de modèle économique :  films muets, courts métrages et autres œuvres du patrimoine.

 

ARNAUD SCHWARTZ   La-Croix.com Actualités-sciences 


Dernière modification le mercredi, 01 février 2012 14:27
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