11 Septembre 2008 :Silence, cinémas à vendre, des entreprises pas comme les autres
Le centre ville (de Casablanca) entre le boulevard Mohamed V et le rond point Mers sultan était le fief de nos plus belles salles de cinéma. Chacune avait ses habitués, son histoire, son charme. L’âme était là, aucune n’était aseptisée et chacune était unique. C’est une partie de notre patrimoine. Elles sont logées dans des quartiers mythiques chargés d’émotion. Avant d’aller voir un film au cinéma Liberté, on s’arrêtait prendre un verre chez Marcel pour les habitués. De son nom Cerdan intimement lié à Casablanca, la joueuse, l’ensorceleuse et surtout à la Môme son grand amour. Ces salles offraient du rêve à proximité dans un quartier mythique, classé site historique par l’Unesco à côté de l’hôtel Lincoln, fleuron de cette époque.
Quand dernièrement, en me baladant en ville, je lis cette annonce anodine « Local à vendre », sur la façade de notre cinéma Liberté, je me suis dis le monde marche sur la tête. Comment peut-on vendre un bijou architectural et cinématographique comme une vulgaire bâtisse en béton ? Entreprendre dans le cinéma exige de la performance économique, mais aussi et surtout une performance sociétale.
Pour mieux comprendre mon indignation, je voudrai vous présenter un autre chef d’œuvre : le Dôme de Florence. C’est une double coupole octogonale autoportante avec disposition des briques en spirale et en arrête de poisson. Construite entre 1418 et 1434, c’est la plus grande coupole depuis le Panthéon, encore aujourd’hui la plus grande coupole du monde construite sans cintre, conçue par un génie, un bâtisseur de rêves Filippo Brunelleschi (1377-1446).
Il y a 2 leçons à retenir du Dôme :
-
L’organisation (l’architecture) est de l’immatériel et c’est l’organisation qui crée la valeur
Le dôme comprend 4 millions de briques. Or 4 millions de briques auraient pu être tout bêtement un tas de briques, ou un mur de prison mais c’est le Dôme de Florence !
-
le capital immatériel (à l’instar du cinéma), c’est du savoir, du talent mais aussi de la créativité, du courage, de la passion.
Voilà le secret du Dôme de Florence : le « comment » compte plus que le « combien ». Tout ça pour dire que nos entrepreneurs des salles obscures ne peuvent pas mettre en vente leur outil de production et notre patrimoine culturel comme on achète un vulgaire kilogramme de pommes de terre devant l’indifférence de tous !
Je pense et j’espère que je ne suis pas le seul à me poser la question : où sont passées les entrepreneurs d’hier qui animaient les salles de cinéma de notre enfance contre monts et vaux. C’est un aveu d’impuissance pour tous les cinéphiles de voir notre parc de cinémas se réduire inexorablement en peau de chagrin pour n’être plus qu’un îlot de salles aseptisées, c’est vrai aux normes internationales, détenues pour l’essentiel par un même propriétaire entrepreneur.
N’y a-t-il plus d’amoureux de la Toile ? Quand je me balade au Maârif dans une rue mythique qui hébergeait les belles salles obscures devenues petit à petit des vulgaires commerces de biens fongibles, je ne peux qu’être triste...
S’il est vrai que beaucoup de biens autour de nous ont un prix, trop peu ont une valeur. A force de devenir que mercantiles, ces entrepreneurs démissionnaires oublient que le cinéma habille la culture, fait rêver, grandir et offre ce plaisir unique de partager des émotions avec des inconnus bien calés dans leur fauteuil avec j’en suis sûr si on est entreprenant des bénéfices.
Aller au cinéma de quartier, c’était comme aller au Hammam Beldi, une aventure humaine. On y allait à pied en groupe, participer à notre manière de refaire le monde. On s’appropriait le rôle du héros défenseur de la veuve et de l’orphelin. C’était la sortie hebdomadaire à ne pas rater, le moment de magie et d’évasion. Une fois dans la salle, chacun s’appropriait l’histoire, devenait l’acteur et le maître du Monde. Ce sentiment d’être Seul et en même temps ensemble n’a pas son pareil. Cette lumière qui surgissait derrière nos têtes pour se transformer en courses poursuites, entre les indiens et les cowboys, les méchants et les gentils était toujours un moment d’éblouissement de sens et de rêverie.
Les intermèdes entre les deux films de chaque séance était toujours le moment propice pour échanger nos impressions, remettre à l’endroit ou à l’envers le monde mis à nos pieds, avant de se préparer à replonger dans l’univers du deuxième film programmé par tous les propiétaires des cinémas de quartier. C’était le bon vieux temps.
Je voudrai le conjuguer au singulier, mais les chiffres sont hélas à l’agonie et nous assènent cette douloureuse vérité : les cinéphiles sont des dinosaures et les entrepreneurs des salles obscures les derniers des Mohicans, une race en voie d’extinction chez nous!
L’histoire de l’entrepreneur dans le cinéma me fait penser à « ce monsieur mourrant qui demande à son docteur son état de santé. Le médecin lui répond que le cœur va bien, ainsi que les poumons, le foie.. ; et le malade de lui répondre : alors docteur si tous les voyants sont au vert, je vais mourir en bonne santé !! »
Quand on sait que le Maroc ne compte plus que 180 salles dont plus de 150 ne répondent pas aux normes qu'exige une représentation cinématographique. Nous sommes loin du nombre préconisé par l'Unesco de l’ordre de 800 salles pour un pays de 30 millions d'habitants.
Nous ne pouvons pas rester là les bras pendants et voir nos salles de cinéma fermer les uns après les autres. Nous devons lancer un plan Marshal, une marche verte. Le cinéma ne doit pas et n’a jamais été conçu que pour la minorité de la côte ouest qui peut se déplacer en voiture pour accéder au cinéma et payer un tarif plein parking compris de 5 euros !! On doit pouvoir continuer de rêver pour 10 dhs ou légèrement plus.
Les entrepreneurs qui ont des salles qui fonctionnent bien doivent être le vaisseau amiral de la profession et aller à la conquête des quartiers désertés par les cinémas en prêchant la réhabilitation des salles obscures, élément structurant avec les théâtres pour redonner de la vie culturelle à tous nos concitoyens sur leur lieu de vie.
Peut on accepter que Casablanca la ville d’Humphrey Bogart ne soit plus qu’un complexe et que Ouarzazate, la ville aux Oscars n’ait plus de cinéma.
Un très bon film « Cinéma Paradizzo » attachant et plein de vie a mis à l’écran avec justesse et passion, l’amour et l’attachement au cinéma de quartier. Philippe Noiret était magistral et a campé avec force le rôle d’opérateur de cinéma, courroie de tout un village dans l’Italie du sud. Mais je suis sûr que l’on aurait pu tourner ce film et retrouver les mêmes émotions dans nos quartiers à Casablanca.
C’était autre chose quand la séance démarrait toujours par des dessins animés : Speedy Gonzales ou Tom et Jerry en vedette, suivis par l’intermède avec le passage de l’ouvreuse avec son panier chargé de confiserie à des prix défiant toute concurrence, comparés à ceux pratiqués actuellement sans la féerie.
Notre nouvelle Ministre de la Culture, porte-drapeau de l’art populaire doit mettre dans ses priorités l’accompagnement des entrepreneurs du cinéma pour le renouveau du cinéma et du théâtre. Elle doit mettre en avant les expériences réussies de ce mariage.
Il faut expérimenter la mise à disposition aux écoles des salles dans la matinée pour faire du théâtre ou visionner des films liés aux cours.
Nous devons réfléchir à mutualiser les moyens des entrepreneurs du cinéma notamment la communication. Il serait pertinent de leur faire créer des cartes de fidélité ouvertes aux salles de quartier. L’idée, c’est d’offrir à tout cinéphile la possibilité de charger sa carte « ciné + », et d’avoir virtuellement sous la main accès à plusieurs salles. Le complexe cinématographique de quartier né de l’intelligence collective de ces entrepreneurs avec le soutien du ministère de tutelle sera un outil pour redonner vie et couleurs à nos quartiers.
Notre gouvernement doit agir et tout d’abord suspendre les ventes de notre patrimoine cinématographique On doit faire jouer la clause de l’exception culturelle. Prenons nos responsabilités et mobilisons nous pour préserver l’âme des entrepreneurs engagés dans le loisir dans nos quartiers dont le cinéma en est l’ossature.
Là aussi, des actions innovantes sont à prendre pour faire revivre le cinéma et faire rêver grand nos enfants de 7 à 77 ans et plus.
La fiscalité doit prendre son rôle d’outil au service de la réduction de la fracture culturelle pour accompagner les entrepreneurs du cinéma à réinvestir dans la mise à niveau et le maintien du cachet de nos salles obscures que beaucoup nous envient.
Nous devons offrir des lieux de proximité dignes de recevoir et de partager nos émotions par des subventions ciblées et l’accompagnement à la mutualisation.
Un DVD (même d’origine : ce qui est une exception) ne pourra jamais remplacer le charme et le plaisir de sortir pour aller s’offrir un moment de détente et de partage..
Rester chez soi devant son petit écran en dimension réduite avec un son qui laisse souvent à désirer, tue l’essence même du Cinéma : la sortie souvent en bande.
Attention, à force de manger du poisson pané sous une forme carré, on risque d’en oublier l’original !!!
Conservons ces lieux de vie, qui donnent du sens et des couleurs à nos quartiers qui en ont plus que besoin.
Mobilisons nous pour stopper cette spéculation immobilière qui vient nous prendre des lieux de vie et de partage en voulant nous faire croire que cinéma est interchangeable avec un vulgaire bloc de béton.
Rêvons grand et en cinémascope, en allant au cinéma on permet à nos entrepreneurs du cinéma de vivre de leur passion et aussi de donner des couleurs à notre histoire et notre patrimoine.
Zakaria FAHIM
Membre actif de Save cinemas in Marocco
Expert comptable
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Un espace d'échangeVos commentaires
12 Novembre 2008Virginie Naim
Bonjour,
Nous sommes une jeune association qui a justement envie de lancer un projet pilote à Safi en profitant d'une aubaine: une salle municipale. Celle-ci est en fait un entrepôt municipal depuis des années mais peut-être restaurée et aménagée. Nous avons demandé à la commune de nous céder cette salle. L'idée est justement de développer un cadre unique mêlant monde associatif et pouvoirs publics afin de pouvoir proposer une programmation du type de ce dont parle M. Filali. Nous sommes au début de notre action... mais nous espérons relever ce défi.
Virginie Naim
Trésorière de l'association La Maison des Arts
http://lamaisondesarts.c.la
11 Novembre 2008Othman Filali
Je tiens à saluer l'initiative de l'association.
Étant directement concerné par le Cinéma, je suis moi même gestionnaire de salle, je propose de partager ici ma réflexion.
La problématique des cinémas est celle du contenu. Il en existe deux sortes: la soupe, qu'on peut visionner toutes les semaines dans les grandes salles de Ain Diab, et le cinéma le vrai : des vieux films, du cinéma marocain, de l'émotion, du jeu d'acteur, du décalé.
Alors ensuite, il faut démontrer qu'il y a péréquation! Que la demande existe vraiment et qu'elle nécessite investissement moral et financier.
Voilà pour le point.
Nous le comprenons à nos dépens. Diffusez un film du box office et c'est la gamelle assurée! Le DVD est à l'affut comme vous dites...
Diffusez par contre un film indien, c'est la cohue! Financièrement, il n'y a pas photo! Le public aime ce genre de films, mais en terme de positionnement, vous comprendrez qu'on est pas dans le "up" que vous espérez insuffler.
Mais ça remplit tout de même la fonction originelle de la salle de cinéma...
Alors voilà, il faut disposer d'une sérieuse étude qualitative, pour comprendre les goûts de nos cinéphiles marocains. ça nous permettra en outre de vraiment les chiffrer!
Je propose alors de mener une large opération de sauvetage et propose même de réaliser un pilote. Une diffusion de cycles par auteur ou par style, des oldies ou des classiques, marocains aussi...
Vous comprendrez ensuite que se posent deux obstacles: le premier étant l'accès aux bobines, dont les droits d'exploitation ont expiré; le second étant la non-démontration chiffrée qu'un tel investissement sera rentable!
Oui, les gestionnaires sont conscients de leur devoir de relais culturel auprès du public, mais il ne faut pas se leurrer, je ne vais pas retaper ma salle pour 500 000 dhs ,faire plaisir au Ministère de la Culture et voir que derrière personne ne vient!
Obtenons des subventions pour sauver nos cinémas!
Garantissons-nous la possibilité de diffuser des oldies en VO sans risque de procès derrière!
Et le cinéma marocain...il bataille dur, n'est ce pas! Je ne sais pas pour vous, mais nous, quand on diffuse ces films là, c'est un peu le bide!
Il faudrait réfléchir à la raison aussi... je ne crois pas que ce soit un autre débat: il faut alimenter en contenu attrayant et rentable.
Ou alors, les vieilles salles historiques vont changer de business model, pour se reconvertir en salles de spectacle, laissant à Megarama le plaisir de servir de relais à la carte bancaire des clients...
J'ai été long mais j'aimerais vraiment pouvoir agir sur le fond du problème.
Faisons une opération pilote!
24 Septembre 2008Jamal Souissi
Bravo doublement, d'abord pour l'initiative, ensuite pour l'article qui fait déja un beau synopsis...
Merci en tous cas de nous faire réagir : à suivre...
Jamal Souissi Producteur / Réalisateur.