05 Septembre 2008 :Le Maroc est un studio à ciel ouvert, Soyons acteurs nous aussi
Pouvez-vous nous parler de votre association ? (Son origine, ses moyens d'action, sa formation, l'apport du ministère de la culture...etc.).
L'association Sauvons les salles de cinéma au Maroc, a pris son premier souffle lorsque à chacune de nos visites les salles fermaient leur porte. L'état de ruine de la plupart des salles n'a eu de cesse de s'accroître. Et la sortie cinéma ne s'inscrit plus à proprement parler dans les habitudes de sorties des marocains.
Le festival international du film de Marrakech en 2007 a été pour nous l'arène idéale, c'est là que tous les corps de métiers du cinéma marocain nous ont donné encore plus de courage et de force puisque tous sans exception soutenaient la cause.
Voilà : notre origine se constitue de deux souffles :
UN PATRIMOINE CULTUREL ARTISTIQUE ET ARCHITECTURALE EN VOIE DE DISPARITION ET LA SENSIBILITE DE TOUS LES MAROCAINS ENVERS CE PROBLEME
Et vous, qui est Chadia Mounim ?
Chadia Mounim, marocaine, je vis en France et je garde un regard sur mon pays, passionnée et gardienne de la « Culture et des Arts », citoyenne active. Je suis chargé du développement de nos actions sur la scène internationale. Tarik Mounim est le président de l'association. Nous sommes constitués d'une équipe de bénévoles : Rachida Amazzal, Amine Chraïbi, Hoda Kerbage, Latifa Bouahoura, mais aussi KHaoula Tamimounnt et d'autres encore qui nous soutiennent.
Quand la salle de cinéma vient en tête, une crispation du cœur retentit en nous, est-ce normal ?
Oui c'est normal ! Quand je vois des images, c'est mon cœur, notre cœur qui saigne. Celui de tous les marocains qui se souviennent. Car je pense à tous ses enfants d'abord (car pour nous il s'agit vraiment de nourrir l'esprit des plus jeunes pour les faire devenir des adultes ouverts, conscients de toutes les possibilités que l'avenir leur offre) : le cinéma c'est l'évasion, c'est l'enrichissement d'un imaginaire, c'est une source de créativité, c'est donner l'espoir que beaucoup de chose sont possibles.
Et pourtant, beaucoup se rappellent avec nostalgie qu'il y a seulement une décennie nous pouvions aller au cinéma du quartier y partager les nouvelles sorties de films ou même s'immerger dans la projection de film culte indien, égyptien, marocain et d'autres encore.
La salle de cinéma, c'est notre enfance, notre adolescence, une grande partie de notre vie, l'est-elle pour les jeunes d'aujourd'hui?
Le cinéma pour parler seulement des films est toujours aussi convoité par les jeunes aujourd'hui, et plus que jamais ils veulent être à la page des dernières sorties. C'est pourquoi le phénomène de vente de films piratés a connu un essor énorme depuis près de dix ans. Les jeunes veulent voir toujours plus, toujours plus vite, et ne plus attendre la sortie d'un film en salle. C'est bien qu'il y a un réel intérêt pour « le film ». D'un autre coté, aucun investissement n'est fait dans l'entretien des salles, dans le choix de la programmation (pour ce qui est des salles restantes et sans parler des grands complexes tel que le Mégarama, nous parlons ici des salles qui existent depuis plus de dix ans, nous parlons de notre patrimoine.
Les jeunes sont exigeants, ils ne veulent pas regarder une projection sur des sièges en bois ou recevoir des gouttes tombant du plafond (ceci est une réalité pas une fiction). Comment emmener une classe de bambins dans une salle ou la sécurité laisse à désirer ?
Pourquoi les jeunes du passé ont été affamés du grand écran ?
Ils étaient de fidèles spectateurs, car d'abord les salles étaient encore bien entretenues. Sous le protectorat et encore plusieurs années après la sortie cinéma était empreinte d'une envie de partager dans de beaux endroits des moments avec ses amis, ou sa famille. Les programmations bien que la plupart du temps égyptiennes, indiennes, marocaines et parfois étrangères étaient riches. Les salles, c'était un univers, un monde. On va au ciné, on oublie le reste.
Les acteurs par le passé, faisaient le cinéma par amour plus que pour l'argent, est-ce vrai ?
Je vis avec et je côtoie des acteurs (mais aussi réalisateur, scénariste) et la grande majorité d'entre eux vivent réellement leur métier par passion. Ils n'ont pas de statuts fixes et stables, n'ont pas ce confort de sécurité et s'implique sans compter dans leur art. Tout le monde sait que les acteurs marocains ont des salaires pas très dorés, à moins d'être une icône internationale et encore. Un acteur ne peut pas exercer et exceller seulement pour de l'argent. C'est un univers dans lequel il vit, c'est une personne habitée par cette volonté de communiquer avec le monde. Cette soif de jouer des profils, des humeurs, des histoires différentes.
Un acteur veut vivre de son art : c'est le seul rôle qu'il n'arrive pas à jouer. En plus de la passion, un acteur a besoin d'être connu, reconnu, s'il n'a pas un public il n'est rien. Et bien plus que de l'argent, le public n'a pas de prix.
Une chose qu'on vit, les films du passé ont toujours de la valeur, depuis des décennies, les films actuels passent et s'oublient vite, qu'en dites-vous?
Aujourd'hui tout va très vite, comme je vous les dis, les gens veulent tout voir, vite et passer au suivant, les DVD ne sont vues qu'une fois et refiler à d'autre. On regarde un film et on attend avec impatience la fin. Il ne s'agit plus de voir évoluer un acteur, apprécier son jeu, et les prises de vue ainsi que les messages véhiculés.
C'est de la consommation de masse, à l'image de la « mal-bouffe », aussi vite acheté aussi vite jeté. Depuis quelques mois les films de qualité se font rares, j'ai revu tout un coffret de film des années 50 dans lequel le grand Marlon Brando jouait. Et quand je regarde ses films, c'est un réel plaisir, et je n'oublie pas ! Quand je vois tous les films égyptiens que ma mère a collectionné (sous format vidéo…et oui ça existe encore). Je me rappelle mon enfance à regarder les images sans comprendre les paroles. Et encore aujourd'hui je me retrouve à regarder de temps en temps ses films parce que le jeu des acteurs était tel qu'au-delà des histoires on revoit des visages, des mimiques, des situations et l'ingéniosité dans l'art de filmer.
La salle de cinéma est au milieu de cette vague d'indifférence, délaissée, oubliée, démolie sans aucune affection pour ce patrimoine; cela ne vous choque pas?
Si cela ne nous choque pas ? Nous sommes ici à cause de cela. Nous aurions préféré avoir la chance de voir un dernier film au cinéma "Liberté" à Casablanca…
Le problème de la salle de cinéma est personnel, les gens ont opté pour la vidéo dans un premier moment pour finir avec les VCD et DVD...etc., est-ce une éducation ou une insuffisance de conscience artistico-culturelle?
Les grandes productions sortent des films comme des petits pains avec des acteurs à gros budget. Les marocains sont résolument tournés vers l'extérieur, c'est pourquoi la majeure partie des films piratés est étrangère et non marocaine. Je ne dirais pas que c'est du fait de leur éducation, ou une insuffisance de conscience de culture. Les jeunes d'aujourd'hui nous renvoient seulement le résultat de ce que la société produit.
Les parents, par manque de moyens et de temps n'emmènent pas les enfants voir des films animés au cinéma, sans parler des écoles qui n'inscrivent pas la sortie cinéma comme une sortie culturelle et éducative. Le prix d'une séance dans un cinéma correct (j'entends par là pas délabré et sécurisé) est accessible qu'à très peu de gens.
Et c'est dans ce sens que je parle d'éducation, c'est dès l'école que le ministère de l'éducation nationale en partenariat avec le ministère de la culture doit offrir la possibilité à tous d'accéder à la culture. Les films d'animations sont très prisés des enfants et plus encore en écran géant, le dernier festival du film d'animation de Mekhnès (en avril 2008) en est un exemple récent et vivant.
Les moyens de communications, les chaînes de télévision, les VCD, DVD sont les causes des fermetures des salles, mais pourquoi ces moyens ne l'ont pas fait pour les sports qui gardent toujours les terrains pleins et chauds, je me demande; pouvez-vous penser avec moi ?
C'est une très bonne question, et il n'y a pas de réponse simple puisque tout est lié. Chaque nouvelle technologie de l'information ou nouveau support média a causé la perte du précédent. On n'y peut rien ça s'appelle le progrès. Mais la cause n'est pas réellement ce progrès et nous ne nous permettrons pas de juger les médias et ses supports. Chaque chose à son rôle et le cinéma le sien. Comment expliquer qu'en Egypte aujourd'hui les salles de cinémas se remplissent ? Comment expliquer qu'en Europe et pour ne parler que de la France les salles vivent toujours ?
Et pourtant tout le progrès est à notre disposition et même les dvd piratés… Nous tous savons que visionner un DVD de mauvaise qualité ne remplacera jamais une projection cinéma visionnée avec des amis ou de la famille.
Pourquoi est ce que le progrès dans les nouvelles technologies et les médias n'a pas eu d'effet sur les sports ?
Ce progrès a apporté encore plus d'attrait au sport mais comme le cinéma : les émotions sont sur le terrain, le partage est dehors avec les autres pas seul devant son ordinateur ou sa télévision. Et tout le monde à besoin d'aller vers l'autre.Même la Wii sport ne peut remplacer le sport. Il s'agit de transmission, d'univers dans lequel on s'immerge. Combien sont prêts à payer une place de match des mois à l'avance ? Le sport est beaucoup plus populaire et demande peu de moyen en tout les cas pour les sports d'équipe. Et pour revenir à l'école : on y pratique des activités sportives régulièrement.
Comment va-t-on faire pour refleurir ce domaine fermé et clos depuis plus de deux décennies?
Heureusement, ce domaine n'est pas encore fermé complètement, il y a beaucoup de choses à faire c'est un terrain fertile car il y a de la demande. Pour ce faire, il s'agit à présent d'inscrire l'art cinématographique au sein des écoles d'abord, il s'agit de mener des actions socio-culturelles et des évènements autour du Cinéma. C'est le cinéma qui doit s'ouvrir et donner les moyens de se faire découvrir.
Ces moyens, passent par l'aide de l'État , du Ministère de la Culture et de l'Education. Et bien entendu par la volonté des élus locaux et des partenaires économiques de faire bouger leur ville et la rendre dynamique sous tous les rapports. Le Festival International du Film de Marrakech en est le fer de lance, et c'est durant cette période (je vous l'annonce en avant-première) qu'aura lieu un grand évènement autour du thème « un regard sur les cinémas au Maroc aujourd'hui et leurs avenirs ». Le Maroc innove et offre beaucoup, nous sommes très optimistes quant à son développement culturel mais c'est avec de multiples actions et partout dans le Maroc, que le cercle vertueux du monde du cinéma pourra s'enclencher et que nos salles connaîtront un « revival ».
Nous avons la chance d'avoir un pays qui est un studio à ciel ouvert, lieu où les grandes productions ont choisi de tourner. Soyons acteurs nous aussi et c'est pour toute la magie du cinéma et l'apport positif de la culture que nous agissons.
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02 Avril 2009 : Smail Mojahid
Bravo, Chadia, tu as très bien résumé la situation, en lisant ton interview j’ai vu défiler mon aventure avec les salles de cinémas, j’y ai passé la moitié de ma vie, la moitié de mes souvenirs,la moitié de mes rêves… tout ce que tu as dit est vrai, j’ajoute qu’on pourrait sûrement rendre le sourire à nos salles ruinées, détruites certes, mais je vous assure jamais oubliées. On veut que le marocain ait cette culture cinématographique qui régnait dans les années 80 et jusqu’au début 90, les week-ends toutes les salles étaient pleines : pauvres, riches, élèves, menuisiers, chômeurs, professeurs, vieux, petits… tu posais la question t’as vu tel ou tel film et tout le monde te répond ouiiiiiii.
Dorénavant tu peux facilement tomber sur des jeunes de 20/24 ans qui n’ont jamais vu un film au cinéma ! et aussi d autres qui parlent comme de vrais cinéphiles, mais jamais vu une cinéma de l’intérieur !
Presque tous nos jeunes ne connaissent pas la magie de la salle, ils pensent que c’est pareil de voir le film sur petit écran, cette magie que le marocain jadis découvrait entre 6 et 10 ans, maintenant ne la découvre jamais, il en entend parlé mais comprenne pas. On devrai donc les aider à comprendre ce que voir un film au cinéma : en créant son film, le cinéaste le fait pour qu’il soit projeté sur grand écran, je ne pense pas qu’une seule fois dans l’histoire du 7eme art un réalisateur en tournant une séquence a pris en considération le faite que son film va être aussi projeté sur petit écran. C’est une raison suffisante pour aller voir un film ciné au ciné.
Merci
01 Avril 2009 : Taha Fadila
vous formez l'espoir de tout les amoureux du cinema bonne chance pour la cause que vous defendez , je vous éstime beaucoup
28 Septembre 2008 : Farid Mounim
Félicitations à vous pour ce combat de sauver le cinéma marocain je vous soutiens !!